GRUISSAN d'AUTREFOIS



Cette boule de granit de Sidobre de 14 tonnes a été sculptée par Poulet de Gruissan (Robert Garcia) en 1981, année de construction de la Capitainerie.
Cet artiste gruissanais était ami avec Raymond Gleize, qui lui a donné carte blanche pour créer une sculpture qui devait couronner la pointe de diamant du parvis de la Capitainerie. De cette forme, l’idée lui est naturellement venue de graver un globe, emblème du voyage très symbolique devant la Capitainerie, lieu d’accueil des plaisanciers.

Sans doute est-ce à l’affection de ses proches, attentifs à ce petit orphelin de mère un peu chétif, que Robert Garcia dut son surnom de « Poulet » qu’il arbora sa vie durant avec fierté, comme une bannière. Sans doute aussi est-ce cette tendresse, parfois peut-être un peu trop empressée, qui initie le destin de Poulet en lançant le tout jeune homme sur les chemins, à la découverte du monde. Comment comprendre, sans cette genèse, une vie faite de va-et-vient, d’éternels retours et d’éternels départs ? Est-il possible d’ignorer le paradoxe et la singularité d’une trajectoire où l’impérativité de l’errance le dispute toujours à la méditation cosmologique ? Cette dualité existentielle assumée il est possible, dans ces longs voyages parfois immobiles, parfois aux confins de l’exotique, d’accorder sa place au chronos
Avec, port d’attache, lieu essentiel, Gruissan. Là, en compagnie de son complice, le cuisinier Serge Cals, Poulet va assigner, au Lamparo un nouveau sens aux nuits sans fin du village de pêcheurs. Là tout ce qui compte dans le monde des arts, de la chanson ou du cinéma, se rendra un jour dès lors qu’il hante ses parages ou même viendra à la seule fin d’écouter la verve de l’un en jouissant, à la table, des talents de l’autre. Toujours avide d’horizons nouveaux Poulet saisit un jour l’occasion d’un cadeau, un vélo, pour se lancer dans une aventure hors du commun : la traversée du Sahara à bicyclette ! S’ouvrait alors pour le nomade invétéré une longue période de halte à la découverte du pays Krou, en Côte d’Ivoire : les couleurs, les paysages le séduisent, mais aussi et avant tout les gestes des hommes, leur quotidien, leurs peurs et leurs rêves tels qu’ils se disent dans les danses, les cérémonies, les contes…
De ce long séjour Poulet ramènera un texte incantatoire où les observations ethnologiques se mêlent aux mélopées poétiques chez celui, qui, adopté par ses frères Africains, se fit sur le territoire parfois gourou, toujours animateur infatigable, jamais comptable de son temps ni de son aide.
A son retour, dans Gruissan retrouvé, l’attendait sa dernière aventure, celle de Phare-Sud et de l’association qu’il créait, « Nuances, Formes, Langage ». Il lui revenait, sachant convaincre les édiles, de donner une nouvelle vie à un centre d’art un peu assoupi. Mettant toute son énergie dans l’aventure, avec l’aide d’une poignée de fidèles, aussi passionnés que lui, il ne tardait pas à gagner son pari, faisant du lieu un espace incontournable dont les cimaises ont accueilli, pendant dix ans sous sa houlette, une centaine d’expositions où se donnèrent à voir plasticiens, peintres, sculpteurs et créateurs du monde entier. A ce projet, aussi généreux que modeste, il sacrifia ses propres ambitions, le peintre et le sculpteur laissant place au démiurge bienveillant et éclairé, au poète et au critique d’art avisé qui a laissé le soin à quelques textes, très forts, de conserver la mémoire de l’homme et de l’endroit auquel il est indéfectiblement attaché.























L’Espace d’Art Contemporain Poulet de Gruissan est devenu une galerie banale, intermittente, payante lors de certaines expositions. Adjoindre à son nom « Poulet de Gruissan » ne peut qu’interroger, tant sa philosophie est éloignée des idéaux de son créateur, de son génie, de sa générosité et de ceux de ses fidèles et bénévoles collaborateurs. C’est méconnaître la devise de Poulet : « L’art pour tous à la portée de tous », l’art total, gratuit, solidaire et fraternel.
Pendant 16 ans des utopistes, sur les pas de Poulet, se sont mis au service de l’art pour promouvoir et exalter ses valeurs civilisatrices. Ils ont tissé un lien entre l’art et le public, apportant des clés nécessaires à son accès. L’accueil chaleureux des visiteurs se prolongeait souvent autour d’une tasse de café.

Des contraintes matérielles, dont la fin des « emplois aidés » et le manque de soutien extérieur, ont mis fin à leur action : échec d’une société qui occupe les esprits avec ce qui est futile et ludique et néglige les valeurs fondamentales qui permettent d’élever chacun au-dessus de lui-même.
Poulet nous a laissé en héritage de merveilleux textes rassemblés dans trois volumes de « Portraits d’artistes ».
Mais aussi, « Cheminement singulier en pays Krou » où une poésie sensuelle originale et colorée laisse émerger le souvenir de ses amours. Ainsi que des poésies et deux monographies sur Roland Rebuffy « itinérances estivales » et Georges Martinez, récemment disparu, « Martinez ou le génie de l’essentiel ».
« Gruissan un archipel » est le plus émouvant et le plus personnel de ses écrits. Il révèle que Poulet avait su préserver sa part d’enfance qui transparaissait dans son regard étonné toujours émerveillé. C’est une œuvre magnifique et poignante, son testament, dernier cadeau dédié à sa famille et à ses amis proches..
Pourrons-nous guérir de l’absence de Poulet ?
Que chacun trouve, où qu’il soit, les bonnes forces nécessaires pour maintenir le rayonnement de l’Art qui, lui seul, peut soigner l’âme en ces temps troublés.
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